Colloque « Moderne / Modernisme. Qu’est-ce que la modernité en art ? »

Du 25 septembre 2019 au 26 septembre 2019

ENS de Lyon, site Buisson, salle D8-008

 

Le colloque « Moderne / Modernisme. Qu’est-ce que la modernité en art ? » s’inscrit dans les travaux du Labex Comod « Constitution de la modernité. Raison, politique, religion » et plus particulièrement dans son Axe 1 : « La constitution réelle de la rationalité moderne et ses impensés ».

Il s’agit d’explorer les réseaux sémantiques dans lesquels « le moderne » est pris afin de mieux cerner la façon dont se construit un concept moins descriptif que normatif. De ce point de vue, la question de savoir quand commence la modernité artistique est assez secondaire. Vouloir repérer une origine historique, une œuvre de rupture, conduit à une régression : s’il existe de bons arguments pour soutenir que Manet a introduit la modernité en peinture (notamment depuis M. Fried, La Place du spectateur, 1990), il y en a aussi en faveur de Courbet… et de Turner avant lui. Si la question de la datation historique est pertinente, c’est plutôt au sens où chaque positionnement d’un début engage une certaine conception de ce que devrait être l’art. Faire du Déjeuner sur l’herbe le premier tableau moderne, c’est juger de la réussite d’une œuvre en fonction d’un traitement précis de la spatialité ou du motif et, plus généralement, en fonction d’une certaine définition de l’art érigée en norme – à savoir ici une « peinture sans autre signification que peindre » (G. Bataille, Manet, 1955). Que le moderne soit une valeur apparaît en toute clarté avec le « modernisme » définissant l’art en termes de pureté, comme adéquation à son médium (C. Greenberg, « Vers un nouveau Laocoon », 1940).

Il s’agit donc d’abord de repérer les stratégies lexicales de la modernité. Par quels termes l’écart, la rupture, le changement, voire le révolutionnaire sont-ils à chaque fois exprimés ? Dans quel tissu d’oppositions et d’associations la modernité est-elle successivement placée ? Un double corpus sera considéré : 1) les écrits d’artistes (discours académiques, correspondances, manifestes), les écrits de leurs contemporains (notamment les critiques d’art) et aussi ceux des générations qui suivent (historiens de l’art, philosophes) qui insèrent les œuvres dans un devenir de l’art et une esthétique. 2) Ce sont aussi les œuvres elles-mêmes qui constitueront une part du débat, un artiste pouvant répondre le pinceau ou le burin à la main !

Si ce travail de repérage est nécessaire, c’est parce que définir la modernité comme ce qui rompt avec l’ancien ou au moins s’en distingue est problématique. On pourrait soutenir en première intention que la modernité brise avec la tradition, les écoles, les académies, le « pompier », qu’elle succède à l’antique, à l’archaïque. Mais la fascination pour le primitivisme exprimée par des artistes modernes – archimodernes même au sens où, comme Matisse, Gauguin, Klee ou Picasso, ils sont les icônes de la Modernité – indique que le moderne ne rompt pas avec mais rencontre le plus ancien. Et dès le XVIe siècle, ce qui est moderne, ce n’est pas Donatello, c’est le Laocoon découvert en 1506 (Haskell & Penny, Pour l’amour de l’antique, 1981). Inversement, un musée d’art de Boston échangeait en 1948 le nom de « Boston Museum of Art » pour celui d’« Institute of Contemporary Art » : le moderne était jugé comme trop élitiste, dépassé – ce qui révèle bien la dimension idéologique et politique du terme. Et si l’art progressiste, en avance sur son temps ou contre lui, semble s’opposer à l’art décadent, la décadence littéraire par exemple, « À rebours » (Huysmans, Barbey d’Aurevilly, Wilde), produit pourtant des innovations littéraires, au point d’être considérée à la Belle époque comme le sommet de la modernité. Et que penser de l’oxymore « klassische Moderne » désignant une période des arts dont la modernité… est devenue classique ? Enfin, on peut d’autant moins se contenter des oppositions entre ancien et moderne que certains antonymes sont complexes et mouvants. Alors que pour Vasari, le gothique est synonyme de barbare, à partir de Goethe, les historiens de l’art allemands et français se querellent pour s’attribuer la paternité de ce style considéré comme un emblème national. On pourrait en dire autant de « maniériste », « baroque », « romantique », « impressionniste » (Gombrich, « The Stylistic Categories of Art History and Their Origins in Renaissance Ideals », 1966). L’exemple du gothique montre qu’appréhender la modernité en art à partir d’un réseau changeant de termes a aussi pour effet d’ouvrir l’éventail des époques considérées (non limitées donc à la période dite « moderne »). Si le modernisme est un courant artistique bien identifié par les historiens de l’art, moment où l’art prendrait conscience de lui-même, s’interrogerait sur les spécificités de son médium et romprait avec les contraintes qui lui sont extérieures, les revendications de la modernité, entendue comme rupture avec le passé et apport de nouveauté, s’inscrivent dans une histoire du goût et de la réception esthétique bien plus ancienne. D’une part, le mot n’est pas neuf : il est attesté depuis la fin du Ve siècle où, comme le rappelle Jauss, il n’a « d’abord que le sens technique impliqué par son étymologie : il marque la frontière de l’actualité » (Pour une esthétique de la réception, 1978). Modernus vient du latin hodiernus (d’aujourd’hui) et de modo (adverbe qui signifie récemment). D’autre part, on peut supposer que la perception et l’évaluation d’une rupture par le public contemporain et postérieur, ne sont pas un phénomène récent – Platon ne notait-il pas déjà, pour la critiquer, l’introduction d’un certain perspectivisme auquel il préférait l’immobilisme de l’art égyptien ?

En bref, une étude lexicale du « topos » moderne doit permettre de clarifier la fonction de la revendication de modernité ou de sa dénonciation/condamnation et des mots d’ordre apparentés (« avant-gardiste », « jung », « à la mode ! »), moins pour caractériser un style moderne que pour dégager un certain argumentaire des conflits. L’œuvre d’art, qui engage la sensibilité et la passion, est un objet particulièrement propre à susciter de telles querelles. Le présent colloque doit ouvrir à un essai de rétrospection cernant ce que, vues d’aujourd’hui, les diverses revendications de modernité ont en commun : une expérience spécifique du temps et une construction de l’historicité, un souci d’interpénétration des arts, une remise en cause de l’idée traditionnelle du beau, de l’art, de l’idéal, un lien ravivé entre art et politique, ou entre l’art et la vie. Enfin, si l’on veut bien tenir pour remarquable le fait que l’article d’histoire des concepts de R. Piepmeier « Modern, die Moderne », pour le Dictionnaire historique de philosophie de J. Ritter et K. Gründer, traite de la seule modernité artistique, on peut se demander si la prise en compte du champ de l’art permet de tirer des conclusions originales quant à la modernité, différentes de celles amenées par une réflexion sur la modernité technique ou sociale par exemple.

PRÉSENTATION DÉTAILLÉE

PROGRAMME


MERCREDI 25 SEPTEMBRE 2019
ENS DE LYON, SITE BUISSON D8–006


14 : 00 – 14 : 20 : Mots introductifs des organisateurs.

Section 1 : Le moderne avant la modernité
Modération : Audrey Rieber


14 : 20 – 15 : 00 : MARINA SERETTI : « Ce que peut une œuvre d’art », la maniera
moderna : liberté de l’artiste et fascination du spectateur à l’époque de la Renaissance.
15 : 00 – 15 : 40 : PIERRE-HENRY FRANGNE : Artusi/Monterverdi ou la querelle de
la musique moderne (1600-1638).

15 : 40 – 16 : 00 : Pause

16 : 00 – 16 : 40 : GERALD WILDGRUBER : Sous le masque d’Ossian : le programme
herderien d’une antiquité non classique ou la découverte de la modernité picturale.
16 : 40 – 17 : 20 : CLEMENS PORNSCHLEGEL : Le problème de la modernité dans le
Faust de Goethe.

17 : 20 – 17 : 40 : Pause

Section 2 : Du moderne au modernisme
Modération : Pierre-François Moreau


17 : 40 – 18 : 20 : STÉPHANIE BOREL-GIRAUD : L’œuvre graphique de Grandville
(1803-1847) : le manifeste esthétique d’un artiste industriel.
18 : 20 – 19 : 00 : MICHAEL F. ZIMMERMANN : Manet et le self-fashioning. Le présent qui aura été.

Dîner chez Jols

JEUDI 26 SEPTEMBRE 2019
ENS DE LYON, SITE BUISSON D8–006
Modération : Luisa Sampugnaro


9 : 00 – 9 : 40 : SARAH TROCHE : L’œil innocent : un mythe fondateur de la modernité.
9 : 40 – 10 : 20 : MATILDE MANARA : « Pressing back against the pressure of reality ». La pensée lyrique à l’épreuve de la modernité.
10 : 20 – 11 : 00 : YANN FRÉMY : « Il faut être absolument moderne » : une formule ambivalente ?

11 : 00 – 11 : 20 : Pause

11 : 20 – 12 : 00 : FLEUR THAURY : Repenser la distinction entre « modernité » et « avant-garde » : le problème de la temporalité dans le Futurisme italien.
12 : 00 – 12 : 40 : ANNE BOISSIÈRE : Prendre soin de la régression.

Pause déjeuner

Section 3 : Le moderne, et après ?
Modération : Baptiste Tochon-Danguy

14 : 20 – 15 : 00 : FRANÇOIS DEMONT : Entre littérature et peinture : la modernité comme effet de discours chez Ponge et Paulhan.
15 : 00 – 15 : 40 : PIERRE FARGETON : Le poète et le bûcheron : la modernité et le politique chez deux figures de la critique de jazz en France : Hugues Panassié (1912-1974) et André Hodeir (1921-2011).

15 : 40 – 16 : 00 : Pause

16 : 00 – 16 : 40 : Jean-Philippe NARBOUX : L’œuvre d’art au stade moderniste. De Greenberg à Cavell.
16 : 40 – 17 : 20 : ALICE DUPAS : De l’art moderne à l’art néo-avant-gardiste conceptualisé dans le champ des arts visuels plastiques.

17 : 30 : Fin du colloque